Phèdre de Racine. La Compagnie Marie Bell (1965). Adès “Or” 13.237-2 (1988)

Racine: Phèdre. La Compagnie Marie Bell, enregistrement intégral du spectacle donné au Théâtre du Gymnase en mai 1965, mise en scène Raymond Gérôme. Adès “Or” 13.237-2 (1988), code-barre 3129671323724

 

 

 

 

 

Réédition CD Adès 203 672 distribution Musidisc (2000 ?), code-barre 3229262036726

Publication originale 3 x 33 tours Adès TS 30 LA 600, réédition 2 x 33 tours Adès 7.014/15

Pour une diction un tant soi peu rigoureuse de l’alexandrin, passez votre chemin
25 septembre 2017

Si vous cherchez une version “audio” possible de Phèdre (mais qui cherche ça, aujourd’hui ?), pourquoi pas ? Mais si vous cherchez une diction un tant soit peu rigoureuse de l’alexandrin, allez voir ailleurs (où ? ça je ne sais pas).

Les poètes et dramaturges de l’époque classique se sont donné beaucoup de mal pour défendre et illustrer une forme poétique, l’alexandrin. Cela voulait dire se soumettre à un certain nombre de règles passablement contraignantes, aujourd’hui pour la plupart complètement oubliées. La valeur du poète était jugée à sa capacité à rendre vivant et élégant cet ensemble de règles et de contraintes – et dans cet art, Racine fut le plus grand maître. Mais enfin, ces règles, même les plus connues, l’exigence de donner à entendre au spectateur ce que l’auteur a écrit, la nature même de l’alexandrin, ce qui fait qu’il est un alexandrin et non de la prose ou toute autre forme poétique : la compagnie Marie Bell a l’air de s’en ficher royalement.

L’alexandrin, chacun sait que ça fait 12 syllabes. Ah, oui, mais ça suppose de respecter un certain nombre de règles de diction quand même, sur le prononcé ou non des e (mal) dits “muets” (les poéticiens l’appellent “e sourd”, précisément pour le distinguer de l’e véritablement muet) à l’intérieur du vers, ou de ce qu’on appelle les “diérèses”, qui sont des voyelles prononcées en deux syllabes quand le langage prosodique les prononce en une, comme “attenti-on”. La compagnie Marie Bell s’en fiche. “Dans le dout’ mortel dont je suis agité / je commence à rougir de mon oisiv’té”, moi je compte sur mes doigts et ça fait deux vers de 11 syllabes, c’est pas des alexandrins. “[Vénus] voudrait-elle à la fin justifyer Thésée”,  “Et moi, fils inconnu d’un si glo-ryeux père”, je compte encore, et ça fait toujours 11. Pourquoi alors est-ce qu’il s’est emmerdé, Racine ? Il avait qu’à écrire en prose, hein !

L’alexandrin, chacun sait, n’est-ce pas, que ça rime, deux vers par deux vers. Mais les comédiens de Marie Bell n’ont pas l’air de savoir que la rime, c’est pour l’oreille, pas pour l’oeil : peu importe que l’orthographe diffère, l’important c’est que ça sonne pareil. Et c’est comme ça que Claude Giraud / Hippolyte fait rimer “…les brigands punis” avec “Procuste, Cercyon, et Sciron, et SinniSSS”, comme on dirait “sinistre”. Et “souris”, il le prononce “sourisss”, aussi ? Et Paris, qui est très gris et va de mal en pis ? Mais avec ça – je l’attendais au tournant, là, avec mon carnet de PVs ! – , il fait bien rimer “une mère Amazone” avec “cet orgueil qui t’étonne”…

Ce qu’on connaît moins, c’est l’interdiction de l’hiatus (et non pas “du hiatus” – le h de ceT hiatus est muet, contrairement à celui du héros, qui ne se dit pas “de l’héros”). Il est interdit aux poètes de l’époque classique de faire suivre un mot se terminant par une voyelle (sauf si c’est un e) par un mot commençant par une voyelle (ou un h muet). C’est pourquoi vous ne trouverez dans aucune tragédie classique des expressions aussi basiques que “il y a”, “j’ai été” ou “il a été”, “c’est lui ou moi”, etc. Verboten ! Ces interdits nous semblent aujourd’hui parfaitement arbitraires – l’usage du mot “aérien”, ou l’entrechoc des voyelles au sein d’un mot, n’est pas, lui interdit, de même que des expressions telles que “ce héros”, puisque le h aspiré est considéré par la pensée classique comme une consonne – mais pour les auteurs du temps, ils étaient une règle absolue.

Mais le corollaire, c’est que pour respecter et donner à entendre, en diction, les régles d’airain suivies par le poète dans son écriture, il ne faut pas rajouter des hiatus là où il n’y en a pas dans le texte. Cela veut dire que TOUTES les liaisons doivent se faire. “Le dessein (n’)en n’est pris…”, “le doute mortel dont je suis z’agité” “depuis plus de six mois z’éloigné de mon père”. En plus, je considère, quant à moi, que cela rend la diction d’autant plus élégante. On n’a pas besoin de causer comme au comptoir du bistro pour rendre l’alexandrin vivant et captivant, au contraire, on ne fait que l’aplatir. Mais ça, la compagnie Marie Bell s’en fiche, elle semble considérer que l’alexandrin ça doit se causer “comme on cause dans la vrai vie” – enfin comme on causait en 1965, le pire est quand même évité. Je considère que c’est abaisser l’alexandrin et le langage poétique à soi et au langage quotidien, au lieu de s’élever, soi, l’acteur et le language quotidien, vers l’alexandrin – le contraire de ce qu’il faudrait faire. “De ses jeun’ z’erreurs désormais r’venu”, vraiment !

D’ailleurs, les comédiens ne sont même pas cohérents à cet égard. A certains moments les liaisons sont faites, y compris les plus rigoureuses qu’on se serait attendu, compte tenu du reste, à voir passer les premières à la trappe (“vos mains n’ont point trempé dans un sang k’innocent”) mais à bien d’autres moments elles ne le sont pas alors qu’elles sont beaucoup plus simples, et tout ça sans logique, sans cohérence, au petit bonheur la chance.

En plus, comme d’hab’, cette Phèdre a l’air, à l’oreille, d’avoir soixante ans – et mon oreille n’est pas loin, puisque, vérification faite, née en 1900, Marie Bell avait alors 65 ans. Alors, bon, je veux bien : l’amour d’une Phèdre de 65 ans pour son beau-fils de, disons, 30 (eh ! pas mal encore une fois : vérification faite, Claude Giraud, né en 1936, avait alors 29 ans !), a en effet un côté scandaleux qui peut justifier l’horreur ressentie par Hippolyte.

Mais enfin, une Phèdre qui a l’air si vieille, moi ça me gêne quand même. C’est pas raccord avec une Oenone, sa servante, qui a l’air bien plus jeune (40 ? 50 ans ? Je ne trouve pas la date de naissance d’Henriette Barreau, mais enfin elle est entrée à la Comédie française en 1930, donc je suppose qu’elle a en effet 10 ans de moins que Marie Bell), alors que le texte dit explicitement qu’Oenone a abandonné ses propres enfants pour s’occuper de Phèdre bébé (“songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue / Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté”). Non, Phèdre devrait avoir quarante ans, Oenone 60, et Hippolyte 20.

Et puis, le style, le ton de Marie Bell ne sont pas “raccord” avec les autres, elle joue avec plus d’emphase, plus de théâtralité, une diction plus “chantée”. En soi ce n’est pas critiquable, l’alexandrin et le théâtre classique autorisent aisément ce style “non réaliste”, mais ce n’est pas raccord avec les autres.

Mais bon, c’était quand même marrant de se plonger dans ce vieil enregistrement, sur lequel je suis tombé par hasard, en faisant des recherches discographiques sur le label Adès. Maintenant, qui ça peut intéresser, je ne sais pas.

21 thoughts on “Phèdre de Racine. La Compagnie Marie Bell (1965). Adès “Or” 13.237-2 (1988)”

  1. Je n’ai pas le courage de rentrer ici dans de longues explications techniques mais vos conceptions de l’alexandrin et de la déclamation sont totalement à revoir . Nous disposons là de la plus grande et dernière Phèdre du dernier demi-siècle, d’un des 3 meilleurs Hippolyte, des 3 meilleures Oenone, des 3 meilleurs Thésée, seul Théramène est un poil moins bon .

    1. Ben…si, faudrait rentrer dans le détail des longues explications techniques, sinon l’affirmation ne vaut absolument rien, elle est entièrement arbitraire. Moi j’ai donné un certain nombre d’éléments de détails qui justifient mon jugement, et qui finalement reviennent à une évidence très simple : dire l’alexandrin, c’est donner à entendre l’alexandrin, c’est-à-dire ce qui fait de cette écriture poétique ce qu’elle est et pas autre chose, à savoir un alexandrin et pas de la prose, un alexandrin et pas un octosyllabe, etc. Car si Racine et les autres se sont emmerdés à écrire des alexandrins, à se plier à ces règles poétiques extrêmement contraignantes, c’est peut-être qu’ils avaient envie de parler en alexandrins, et pas en prose, non ? Après, on peut bien sûr faire ce que les Anglais font avec Shakespeare, qui réécrivent ses pièces en anglais moderne (mais enfin c’est généralement pour l’école, pas pour la scène….), et on peut réécrire Racine en prose… mais faut pas se raconter que c’est Racine qu’on joue et qu’on dit. C’est une batardisation de Racine….

      Donc il faut répondre à ces arguments, pas lancer des affirmations sans démonstration parce qu’on n’a “pas le courage”…. Alors je vous attend, j’aurai le courage de vous lire et de vous répondre en détails, et à la fin faudra voir si ce ne sont pas VOS conceptions de l’alexandrin et de la déclamation qui sont totalement à revoir. Quand les prémisses sont fausses, les conclusions le sont aussi, forcément….

      Bien à vous et merci de votre commentaire. Si, si, sincèrement, et pour au moins deux raisons : d’abord parce que je pensais que personne ne lirait jamais cet article, car ça intéresse qui, l’alexandrin, aujourd’hui ? Donc c’est bien que ça reste un art vivant, et d’autant plus vivant qu’il suscite, voyez, la polémique. Et d’autre part parce que vous apportez une information essentielle à tout autre lecteur qui tomberait par hasard sur cet article : y en a qui, contrairement à moi, trouvent ça génial, le Phèdre de la Compagnie Marie Bell…

      1. Je vais vous donner les principaux éléments pour mettre à jour vos opinions . Tout d’abord sur les “e” muets je vous renvoie à Voltaire lettre à Tovazzi 24/1/1762 : “Vous nous reprochez nos e muets comme un son triste et sourd qui expire dans notre bouche; mais c’est précisément dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers. Empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoire; toutes ces désinences heureuses laissent dans l’oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches.” Horace Walpole aussi : “Quel langage que le français ! Les vers s’y mesurent par des pieds qui n’ont jamais à être prononcés, comme le e muet partout où on le trouve”(H. Walpole, The Letters of Horace Walpole, ed. par Peter Cunningham, London, 1859, T. IX, p. 161. ) Je vous conseille vivement (sur YT) d’écouter les leçons de Mme Simone sur Phèdre ou Le Menteur où elle observe qu’on ne doit ni avaler l'”e” muet ni le prononcer sourdement, bref qu’il faut le dire comme Voltaire le recommande. Ecoutez aussi Sarah Bernhardt . Méditez la règle suivante : l’alexandrin est un vers de 12 pieds dont tous n’ont pas la même longueur et là je vous renvoie au traité de prosodie de l’abbé d’Olivet sur Gallica où il donne les règles d’allongement ou de raccourcissement des voyelles et des diphtongues dans le vers. Ce n’est pas sans raison qu’on les a appelés “muets” : cela veut dire qu’ils doivent à peine s’entendre. Sur la question du prosaïsme de la diction, je vais vous renvoyer à la notion de déblayage et, là encore, aux leçon de Mme Simone sur Phèdre : certains vers doivent être déblayés sur le ton de la prose pour mette en valeur ceux qui doivent être dit de manière musicale ; écoutez bien Marie Bell (ou Sarah ou Julia Bartet ou Mme Segond-Weber, incomparables dans cet art. Sans cet art on ânonne l’alexandrin, on ne le dit pas. Pour les liaisons, voici le vers de Boileau dans le premier chant de l’Art poétique : “Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots, /
        Suspende l’hémistiche, en marque le repos” Ce qui veut dire qu’on ne faisait pas la liaison à l’hémistiche : beaucoup de vers raciniens seraient cacophoniques sans cette règle. On peut au contraire reprocher à quelques-uns des acteurs de Marie Bell de les faire à l’hémistiche mais c’est assez rare autant que je me souvienne. Aussi Claude Giraud a raison de ne pas faire la liaison dans le vers : “Depuis plus de six mois/éloigné de mon père” mais il a tort en effet de ne pas la faire dans “Dans le doute mortel dont je suis z’agité” : encore faut-il regarder le contexte de sa déclamation : il est agité, donc une diction trop soutenue lui a peut-être semblé inadapté ; autant que je me souvienne, il dit ces vers avec une sorte d’essoufflement. L’oreille et le tact de l’acteur doivent gouverner ces choix (lisez les cours de la Callas à la Julliard School sur ces questions de fidélité intelligente à la lettre du texte dans la tradition classique). Ne pas juger trop vite ces grands interprètes : ils avaient étudié sous les meilleurs maîtres (Henri Rollan s’agissant de Claude Giraud !) et connaissaient les règles de la liaison ; et comme disait justement .. Bell, ils travaillaient le rôle un an avant de monter sur scène ! Enfin on n’a jamais fait la liaison entre une diphtongue nasale en fin de mot et le mot suivant quand il commence par une voyelle. On ne dit pas plus le dessein n’en est pris que le roman n’a la mode ! (Voir Georges Le Roy, Traité pratique de diction p. 181 http://m1.bfa.free.fr/traitpratiqued00esquuoft_bw.pdf ) C’est vrai que les diérèses ne sont pas toujours marquées ; mais la diction est alourdie quand elles le sont trop ; dans les passages déblayés, leur désarticulation appuyée ne conviendrait pas au ton prosaïque.

        M. Bell n’a nullement l’air d’avoir soixante ans : elle a seulement le ton tragique, qui n’est pas en effet celui d’une petite secrétaire d’autrefois. Ecoutez Flagstad dans Wagner ou Madeleine Roch en Chimène et vous comprendrez ! Pour une Oenone plus vieille, vous avez le film avec Mary Marquet. D’une façon générale vous vous placez en dehors de l’esthétique classique : Mle De Brie jouait Agnès à 58 ans et Baron Britannicus à presque 70 ! C’est vrai que M. Bell a encore le grand ton, elle sait encore “chanter” sans tomber dans la mélopée et les autres un peu moins : en l’occurrence c’est elle qui a raison .

  2. Intéressant cette “passe d’arme” au sujet de l’art théâtral, de la diction de Marie Bell et de la déclamation des vers en alexandrins !
    Pour ma part, je me range sans hésiter une seconde, du coté de Bertrand Simon, pour deux raisons, ou plutôt trois !
    La 1ère : c’est la manière “brève” et sobre de reprendre les propos de Discophage (bravo le pseudo …) et de donner son avis avec sérénité, sans ” rentrer (ici) dans de longues explications techniques ”
    La 2ème : C’est la façon exhaustive et professionnelle et compétente de Bertrand Simon de répondre aux commentaires de Discophage (soit dit en passant, commentaires exprimés dans un français qui laisse vraiment à désirer … mais passons !)
    La 3ème : C’est que je possède ce disque de 1965 où Marie Bell “explose” nos émotions par sa voix, sa diction et la manière de dire les alexandrins de J. Racine.
    Pour ma part, je préfère vivre les émotions que me prodiguent les grands artistes, surtout quand ils sont très grands !

    Et pour finir, je crois avoir lu cette phrase qui me laisse sur ma faim: “Alors je vous attend, j’aurai le courage de vous lire et de vous répondre en détails, ”

    Alors? votre réponse Discophage ?

    1. Alors ça, Maxime Fraggi, là où vous me vexez vraiment (je veux dire : “vous m’amusez”), c’est quand vous me taxez de parler – enfin d’écrire… – “un français qui laisse vraiment à désirer”. Ah ben ça alors ! Et qui laisse à désirer quoi ??? Eût-il fallu que j’utilisasse plus le subjonctif ? Non mais des fois !

      En effet je n’avais pas, à l’époque, répondu à M. Simon, d’abord parce que le temps est limité, ensuite parce qu’il faut savoir NE PAS relancer indéfiniment une discussion, au risque qu’elle ne tourne en rond comme le hamster dans sa cage. M. Simon avait longuement exprimé ses arguments, j’avais exprimé les miens, à chacun de s’en nourrir et de se faire son opinion.

      Mais je profite de votre intervention pour faire un commentaire tardif à l’argumentaire de M. Simon.

      D’abord, sur la question du prononcé des “e” que l’on nomme si mal “muets” – puisque justement, muets, ils ne le sont pas, et c’est bien pour cela que tous les linguistes et poéticiens d’aujourd’hui les qualifient de “sourds”, pour les distinguer des e véritablement muets, ceux qui s’élident, “je començ’ à rougir de mon oisiveté”. M. Simon cite la lettre de Voltaire à Tovazzi, or je ne vois pas en quoi elle contredit mon propos, au contraire ! Puisque Voltaire y défend, précisément, l’obligation d’y faire entendre ces “e sourds” (il est remarquable qu’il utilise lui-même ce qualificatif : “un son triste et sourd qui expire dans notre bouche”), même si le langage prosaïque (et la troupe de Marie Bell) ne les prononce plus. Je me demande s’il n’y a pas, chez M. Simon (comme chez Walpole !), une confusion entre les e élidés (quand ils sont suivis par un mot commençant par une voyelle : ne se prononcent pas) et les e sourds, qui se prononcent…

      Autre correctif à apporter à M. Simon : plus aucun linguiste / poéticien contemporain ne décrira l’alexandrin comme “un vers de douze pieds”. J’entends bien qu’il importe, avec l’alexandrin, de le prendre, son pied, mais “le pied” est un concept de versification latine, et le pied latin peut, selon les contextes, comporter un nombre différent de syllabes. C’est pourquoi l’on désigne aujourd’hui l’alexandrin comme “un vers de douze syllabes” : simple, basique. Et quand je dis “contemporain”…. Même le vieux Grammont – première édition de son “Petit traité de versification française” : 1908 !! – ne parle pas de “pieds” ! Quand j’entends un théâtreux parler de “pieds”, je sais que ses notions d’alexandrin viennent du XIXe siècle !

      Mais bref : “l’alexandrin est un vers de 12 pieds dont tous n’ont pas la même longueur”, nous dit M Simon. Ben oui, dame ! Où ai-je dit le contraire ? “Dire l’alexandrin”, ce n’est pas le dire mécaniquement ou robotiquement, avec une valeur égale donnée à chaque syllable : “Andro ma queue paraît”, rire assuré. Le principe même du e sourd, c’est qu’il est, toujours, un “rebond” après l’allongement de la syllabe précédente : “Andromâââ-qu(e) paraît”. Et c’est précisément cela qui donne à cette “langue”, l’alexandrin, toute son élégance : c’est parce qu’il nous oblige à faire revivre en diction cette alternance de longues et brèves (brèves comme rebond suivant les longues) qui s’est complètement perdue dans le langage prosaïque.

      Et quand M. Simon nous cite les leçons de… Mme Simone !!! ou de “l’abbé d’Olivet sur Gallica”. Je ne vois que des “il faut”, “doit”, c’est comme ci et pas comme ça…. Mais à quel titre ? Au nom de quel arbitraire ? Alors, parce que Mme Simone le dit, sans jamais le justifier, on prend sa parole saint-simonesque comme d’évangile, et on fait ? La diction que je défends est tout le contraire de l’arbitraire. L’alexandrin est un vers de douze syllabes ; comédiens, donnez à entendre douze syllabes ! Simple, basique… Pas huit, pas onze, pas quatorze, n’en déplaise à Marie Bell et Mme Simone !

      Après, tout comme il y a des gens qui maîtrisent mieux la langue française (et le subjonctif !) que d’autres, il y a manière et manière de faire entendre douze syllabes : mécanique / robotique, ou fluide et élégante et donnant toute sa portée l’alternance des longues et brèves…

      Et sur la césure à l’hémistiche ! Une fois encore M. Simon affirme mais ne donne guère d’exemples à l’appui de son affirmation. D’abord, pour appuyer son propos sur les liaisons (obligatoires ? Pas obligatoires ?), il nous parle… de la césure à l’hémistiche, comme s’il n’y avait de liaisons qu’à l’hémistiche ! Mais : “Dans le doute mortel / dont je suis agité”, on dit “dont je sui’ agité”, ou “dont je suis z’agité” ? “Depuis que sur ces bords / Les Dieux / ont envoyé”, ou “Depuis que sur ces bords / les Dieux z’ont envoyé” ? On croit comprendre que pour M. Simon, à l’hémistiche on ne les fait surtout pas (parce que, n’est-ce pas, Boileau !), mais ailleurs on les fait… encore que, pas toujours, parce qu’ici le personnage est agité, là il est trop calme… Et pour les “e sourds”, les douze syllabes, c’est pareil ? Le personnage est agité, alors on fait comme on veut ? Bref, comme chez la troupe de Marie Bell, on imagine que c’est “au petit bonheur la chance”, selon l’humeur de l’instant.

      Ou bien ailleurs, c’est une nasale (“Le dessein n’en est pris, je pars cher Théramène”). Je mets au défi M. Simon de citer la moindre occurrence dans toutes les tragédies de Racine et Corneille de l’expression “roman à la mode”, sur laquelle il appuie son raisonnement (“roman n’a la mode”). Car précisément, la succession de deux sons vocaliques, “-an” et “à” est interdite dans l’art poétique de l’époque. Si Racine écrit “le dessein en est pris”, c’est précisément que pour lui, “(dess)ein” n’est PAS un son vocalique, mais bien un son consonantique (vous prononcez ça comment, vous : “bien n’un son” ou “bien / un son” ?) ! Mais il y a bien, dans Les Femmes Savantes, “et dans tous les romans où j’ai jeté les yeux”. Alors ? “Romans z’où” ou “romans / où”) ?

      Et quant aux conclusions que M. Simon tire, à propos de la césure à l’hémistiche, de l’Art Poétique de Boileau, elles sont audacieuses… et bien orientées. A supposer même que Boileau voulût traiter ici de diction (il parle d’écriture), que, traitant de diction, les comédiens de Racine, Corneille et Molière aient suivi ses préceptes, et que les comédiens actuels doivent le faire également, M. Simon est bien prompt à conclure, de cettte “suspension de l’hémistiche” dont parle Boileau (à propos, je le redis, de tout autre chose que de la diction), qu’elle devrait entraîner que la liaison ne se fait pas à la césure. Mais, quand bien même tout cela qui est faux serait vrai, M. Simon ne semble pas comprendre la distinction subtile entre “suspendre” (suspens, suspension) et “interrompre” (interruption). Oui, il y a des césures d’hémistiches où l’on peut “suspendre” la diction, laisser flotter la résonnance de la phrase (comme la résonnance du clavecin dont parle Voltaire à propos de l’e “muet”). Le suspens est une chose magnifique, c’est une phrase qui plane dans l’air avant de retomber, qui tient l’auditeur en suspens, précisément parce qu’il attend la résolution d’une chose inachevée, comme dans la cadence parfaite en musique. Ce n’est pas, contrairement à ce qu’a l’air d’affirmer M. Simon, une phrase qui s’interrompt, comme par un point final. M. Simon nous dit que “beaucoup de vers raciniens seraient cacophoniques sans cette règle”… sans en citer aucun ! Il nous dit seulement que le comédien “Claude Giraud a raison de ne pas faire la liaison dans le vers : ‘Depuis plus de six mois/éloigné de mon père'”. Ah bon ? Ce serait donc “cacophonique” de prononcer “Depuis plus de six mois z’éloigné de mon père” ? M. Simon semble avoir la cacophonite bien sensible…

      Et d’ailleurs, c’est quoi ce principe d’interruption à la césure que semble défendre M. Simon en s’appuyant prétendument sur les préceptes de Boileau ? Pourquoi cette interruption se limiterait-elle aux vers où il y aurait une liaison à faire (ou pas) à la césure ? Si M. Simon et Boileau sont cohérents, elle devrait être applicable à TOUS les vers, non ? Eh bien ! On va s’amuser à entendre l’alexandrin dit comme ça :

      “Le dessein / en est pris :
      je pars, cher Théramène,
      Et quitte le séjour
      de l’aimable Trézène.
      Depuis plus de six mois
      éloigné de mon père,
      J’ignore le destin
      d’une tête si chère,
      J’ignore jusqu’aux lieux
      qui le peuvent cacher.”

      Ouh là là je sens que ce Phèdre va être très long….

      Tenez, et celui-là, il le dit comment, M. Simon ?

      “Et sa haine sur vous autrefois attachée”

      A suivre ses préceptes, cela devrait être :

      “Et sa haine sur vous /
      autrefois z’attachée”

      (voire, si Théramène est un peu agité à ce moment-là :

      “Et sa hain’ sur vous
      Autrefoi’ attachée”)

      Oui, ça va être très intelligible par le public : “sa haine sur vous [interruption] Autrefois attaché” (qui était attaché ? Autrefoi’ tachée ? Sa haine ? Ah ch’uis paumé, là…)

      Là encore, il y a les principes de diction, et il y a les comédiens, qui maîtrisent plus ou moins bien (et plus le temps passse, plus c’est “plus ou moins mal”) l’art de la diction et la compréhension même du texte. Il faut rendre intelligible et donner à entendre, en diction, la syntaxe de cette phrase : “Et sa haine, autrefois attachée sur vous…”. Et il faut entendre, et donner à entendre, cet enchaînement de consonnes douces qui est si unique à l’art Racinien :

      “”Et sa haine, sur vous z’autrefois z’attachée…”

      Passer à côté ce ça, c’est trahir la beauté du vers racinien.

      Et celui-là !

      “Et devez-vouz’ haïr ses z’innocents z’appâs ?”

      Vous n’entendez pas la douce brise qui souffle à travers le vers racinien ?

      Bref : Boileau ne dit pas du tout ce que M. Simon lui fait dire (dans ce célèbre passage Boileau ne parle pas de diction mais d’écriture, et rappelle ce principe clef de la poétique classique française, que la syntaxe, ou le sens, doivent se soumettre à la forme, notamment à l’organisation du vers en deux hémistiches de six syllabes ; c’est pour la même raison que la tragédie classique française évite ou limite les enjambements, et ne fait quasiment jamais de rejets ou contre-rejets), ce que dit Boileau n’emporte pas du tout la conséquence que lui prête M. Simon (suspension n’est pas interruption), et d’ailleurs M. Simon fait un usage visiblement très sélectif du raisonnement qu’il prête à Boileau, puisqu’il ne l’applique pas à TOUS les vers mais seulement à ceux où il y aurait liaison à l’hémistiche… et tout ça, avec un seul exemple, guère conclusif !

      L’acteur qui dit le vers, c’est comme un athlète : un athlète ne va pas vers la facilité, il va vers la difficulté et le dépassement de soi. Sinon, à quoi bon ? Comme je le disais dans mon article, le comédien qui se veut “à la hauteur” de l’alexandrin ne ramène pas paresseusement l’alexandrin à son langage prosaïque, il s’élève vers la beauté de l’alexandrin, il maîtrise et intègre si bien les règles de l’alexandrin que celui-ci devient pour lui une langue naturelle, aussi naturelle que sa langue prosaïque. Et c’est d’ailleurs très exactement ce que nous faisons avec notre langue prosaïque : nous nous croyons libres… mais rien n’est libre dans le langage. Pour parler, nous prononçons des sons, appliquons des règles, de syntaxe, de grammaire, d’accentuation, d’inflexion sonore de la phrase, qui nous sont imposées de l’extérieur ; mais nous maîtrisons si bien ces contraintes que nous ne nous rendons même plus compte qu’il s’agit de règles qui nous sont imposées. Et puis, bien sûr, il y a des gens qui maîtrisent mieux les règles (le subjonctif, encore !) que d’autres….

      Ce que j’appelle “le respect des règles”, ce n’est pas une discipline pour le plaisir de la discipline : c’est tout simplement donner à entendre en diction les règles suivies par Racine en écriture – c’est donc donner à entendre en diction l’écriture même de Racine. Vous défendez le contraire ? “On s’en fiche de l’écriture de Racine, d’ailleurs il est mort”? Travailler l’alexandrin, ce n’est pas, ça ne devrait pas être, de jeter par dessus bord le “respect des règles” ou de les appliquer de manière incohérente parce que c’est plus facile, ce n’est pas et ça ne devrait pas être de faire prévaloir le sens sur la forme, cela doit être de trouver le sens que la forme impose.

      Vous et M. Simon me donnez l’impression qu’en matière de diction de l’alexandrin, c’est “le beurrre ou l’argent du beurre” : le respect, en diction, des règles d’écriture de l’alexandrin afin de donner à entendre la beauté même de l’écriture, OU l’expression dramatique, le “senti”, le “vécu”. Mais non mon capitaine ! C’est le beurre ET l’argent du beurre : le “respect des règles” ET l’expression dramatique, le respect des règles AU SERVICE de l’expression dramatique.

      Un journaliste demandait à Arthur Schnabel : faites-vous partie ce ceux qui préconisent de jouer au tempo (“in time”), ou selon son ressenti (“according to feeling”). Ce à quoi il répondit : “why couldn’t one feel in time ?” (pourquoi ne pourrait-on ressentir au tempo). Et pourquoi ne pourrait-on ressentir et communiquer les émotions de la tragédie racinienne tout en faisant entendre le vers tel que Racine l’a écrit ? Moi je trouve que le contraire est de l’ordre de la trahison et de l’abâtardissement de la langue racinienne, et finalement du mépris – le mépris du crapaud pour la blanche colombe….

      Allez, je ne reproche ni à vous ni à M. Simon de vous pâmer pour Marie Bell ! Tant mieux pour vous (et pour elle) ! Les goûts et les couleurs, n’est-ce pas…. Je fais beaucoup d’écoutes comparatives de musique classique (c’est le principal objet de Discophage.com), et je constate qu’il y a des gens pour souscrire à des version que je trouve très mauvaises… Les goûts de chacun sont nourris par ses connaissances, ses attentes, ses habitudes… Mes attentes et exigences quant à ce que devrait être la diction de l’alexandrin, une diction qui communique l’émotion dramatique en s’appuyant sur l’écriture même de Racine et non en la trahisssant, font que je vous laissse bien volontiers Marie Bell.

        1. Cher Bertrand Simon, je vais garder les choses courtoises car, face aux problèmes du monde, l’alexandrin ne mérite pas qu’on s’étripe, mais franchement vous ne vous glorifiez pas avec ce commentaire. Aucun argument, et face à votre commentaire, je serais entièrement légitime à vous répondre : “tant d’années pour avoir toujours tout faux”. Et ça nous avancerait à quoi ?

          Mais enfin, comme d’hab’, celui qui n’argumente pas est celui qui n’a pas d’argument. CQFD.

          Mais très bien, ça me donne l’occasion de rajouter un propos qui m’est venu à l’esprit hier après avoir publié ma réponse à M. Fraggi (voilà pourquoi je ne vous avais pas répondu en 2019 : c’est tellement chronophage d’argumenter ! C’est sûr qu’écrire “tant d’années pour avoir toujours tout faux”, c’est plus rapide….).

          1. Ce qui est frappant dans votre argumentation d’il y a six ans, c’est la manière dont vous feignez de vous appuyer sur des « autorités » passées. Il faut dire ou ne pas dire l’e « muet » parce que Voltaire l’ordonne ; il faut faire ou ne pas faire la liaison parce que Boileau le dit ; il faut faire ceci et pas cela parce que l’abbé d’Olivet, Walpole, Mme Simone ou Sarah Bernhardt l’enseignent.

          Peu importe que les autorités que vous invoquez ne disent pas du tout ce que vous leur faites dire : que Voltaire ne dise absolument pas qu’il ne faut pas prononcer les e « muets », que Boileau ne dise absolument pas qu’il faille s’interrompre à la césure de l’hémistiche et d’ailleurs ne parle absolument pas de diction mais d’écriture. L’important, c’est que votre argumentation revient à affirmer qu’il faut faire ou ne pas faire parce que ces autorités l’auraient enjoint.

          Bien sûr, la ficelle rhétorique est évidente. On voit tout de suite le « biais de confirmation » : vous n’invoquez, bien sûr, que les autorités qui disent ce que vous-même avez envie de dire, et laissez de côté tous ceux qui diraient le contraire – et même plus ! puisque dans votre cas, vous travestissez ce que disent vos autorités, pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas mais que vous avez envie qu’ils disent. Mais ça ne fait que confirmer ce que je souligne ici.

          Car on comprend bien, à vous lire, que ce n’est pas parce que ces autorités le diraient qu’il faut le faire : c’est parce que vous pensez qu’il faut dire l’alexandrin comme çi et pas comme ça que vous invoquez les autorités qui pourraient donner l’apparence de le justifier. Ces autorités que vous invoquez ne sont que trop évidemment le « faux nez » des goûts et préférences de M. Simon. Evidemment, il paraîtra toujours plus sérieux de dire « il faut s’interrompre à l’hémistiche et ne pas faire la liaison parce que Boileau l’ordonne » que « il ne faut pas faire la liaison à la césure parce que moi, M. Simon, je préfère ».

          2. Car ce que vous défendez, en effet, sous couvert et prétexte des grandes autorités, c’est l’arbitraire du goût et des préférences de M. Simon – ou de Marie Bell, ou de Sarah Bernhardt, ou de Mme Simone. On ne doit pas faire les liaisons, ou prononcer les e « muets », ou faire les diérèses, parce que Mme Bell ne les fait pas et ça me plait comme ça. Et c’est bien parce que ces goûts et préférences sont parfaitement arbitraires, qu’on éprouve si fortement le besoin d’invoquer des « autorités » du passé pour les justifier.

          Et pourquoi pas, en effet ! Ne cherchons pas à défendre la moindre cohérence, ne prétendons pas dire et entendre l’alexandrin selon Racine, contentons-nous d’apprécier l’alexandrin selon Marie Bell, c’est peut-être déjà pas mal !

          Sauf qu’à faire prévaloir l’arbitraire du goût et des préférences de tel ou tel, le ver(s) est dans le fruit ! Car pourquoi les goûts et des couleurs de Marie Bell, ou de Mme Simone, ou de M. Simon, auraient-ils plus de validité et de légitimité que ceux de Louis Jouvet, ou Antoine Vitez, ou Jean-Marie Villégier, ou Daniel Mesguich ?… ou de M. Tartempion, ou de Discophage ? La couleur préférée de Marie Bell est le rouge, la couleur préférée de Discophage est le bleu, donc le rouge est mieux que le bleu, ou l’inverse ? On est désormais informé que M. Simon et M. Fraggi préfèrent l’alexandrin comme le dit Marie Bell, merci de l’information,… et donc ? De là il s’ensuivrait que l’alexandrin selon Marie Bell, ce serait « mieux » que l’alexandrin selon qui vous voudrez, et que c’est le picorage arbitraire dans les règles de l’alexandrin tel que pratiqué par Marie Bell qui devrait devenir la norme obligatoire ?

          Et en attendant, ce qui ne relève ni de l’opinion ni de l’arbitraire du goût mais d’un constat de fait, c’est que Racine et les poètes français classiques suivent des règles d’écriture poétique extrêmement contraignantes (nombre de syllabes pour peu que les règles de décompte des e sourds et des diérèses soient observées, rimes, division du vers en deux hémistiches, interdiction de l’hiatus, etc), dans le cadre desquelles (et non pas « hors desquelles ») ils déploient leur invention littéraire, et que Mme Bell ne donne pas à entendre cette écriture, elle s’en fiche, elle la trahit.

          3. Car voyez-vous, finalement, peu importent vos « autorités » du passé et l’arbitraire de leurs goûts et de leurs attentes. Quand bien même Boileau et Voltaire et l’abbé d’Olivet auraient dit ce que vous essayez à tout prix de leur faire dire… Quand bien même Voltaire aurait écrit explicitement qu’il demandait à ses comédiens de ne pas faire les liaisons, ne pas faire sonner les rimes, élider les e-sourds, défendre une diction entièrement prosaïque… Quand bien même on aurait des écrits de Racine lui-même sur la diction souhaitée de ses comédiens (on n’en a pas)…

          …il n’en demeurerait pas moins que Racine a écrit des vers de douze syllabes supposant l’observation de certaines règles de prononciation, qu’il a organisé tous ses vers alexandrins, sans exception, en deux blocs de six syllabes, qu’il s’est interdit ce que la règle poétique de l’époque considérait comme des hiatus, ou le « heurt des voyelles », qu’il a fait rimer (c’est-à-dire « sonner pareil ») « punis » et « Sinnis » et que chez lui, « insensées » rime avec « passées » mais ne rime jamais avec « aimer » ou « ranimer » (et chez La Fontaine ! « Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. / A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie / Et pour montrer sa belle voix / Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie ». Ou encore : « Mon bon monsieur / apprenez que tout flatteur…. »).

          Il n’y a rien d’arbitraire dans ce constat. Je ne fais pas prévaloir l’arbitraire de mon goût sur le goût des autres, je tire avec totale cohérence le fil de la logique Racinienne : Racine l’a écrit comme ça, faisons-le entendre comme Racine l’a écrit.

          Précision importante : ce que je défends n’a rien à voir avec de la reconstitution historique. Ceux comme Eugène Green ou Benjamin Lazar qui cherchent à faire revivre une prononciation d’époque, roulent les r, prononcent les s en fin de vers et font rimer en effet « Sinissss » et « punissss ». Peut-être en effet prononçait-on l’alexandrin (et le français !) de la sorte à l’époque de Racine. Mais rien de cela n’est consubstantiel à l’alexandrin. Ce qui est consubstantiel à l’alexandrin, c’est que « punis » et Sinnis » sonnent pareil (tout comme « t’étonne » et « Amazone », ou « Monsieur » et « flatteur » : que vous prononciez « punisss » et « Sinnisss » ou « puni’ » et « Sinni’ » respecte parfaitement la rime.

          Une autre logique serait possible. On pourrait aussi se dire que, chez les poètes, il y a comme une muraille de Chine entre les règles d’écriture et les règles de diction. Le poète suit, en écriture, des règles, celles qui lui sont imposées de l’extérieur ou celles qu’il se donne, et ensuite le comédien, ou le diseur de poésie, fait ce qu’il veut. On pourrait alors imaginer dire les vers de Phèdre comme si c’était de la prose :

          « Le dessein / en est pris : ch’pars, cher Théramèn’, et quitt’ le séjour de l’aimabl’ Trézène. Dans l’dout’ mortel dont ch’uis agité, j’commence à rougir d’mon oisiv’té »…

          Je ne dis pas que ce serait beau – ce serait assez moche, en fait, et l’absolu prosaïsme de la diction se heurterait trop au caractère élevé du vocabulaire – mais ç’aurait le mérite de la totale cohérence.

          En revanche, il ne serait pas permissible, dans cette logique, de dire qu’ « on donne à entendre l’alexandrin tel que Racine l’a écrit ». Mais c’est pareil avec Marie Bell. Pâmez-vous tant que vous voudrez pour ses choix de diction, mais n’allez pas prétendre qu’elle dit l’alexandrin tel que Racine l’a écrit, c’est factuellement faux. Mme Bell et tous ceux comme elle picorent, au petit bonheur la chance, sans cohérence, de manière parfaitement arbitraire, dans l’écriture racinienne. Ce que je reproche à Marie Bell et consorts ou consoeurs (indépendamment du fait que son jeu emphatique, sans être critiquable en lui-même, n’est pas raccord avec celui de ses partenaires, et qu’elle sonne comme s’il elle avait 60 ans, ce qui me pose un problème de crédibilité, le même qu’on peut éprouver à voir la Castafiore chanter Marguerite ou Juliette…), c’est cette incohérence et cet arbitraire : on observe certaines règles et pas d’autres, au petit bonheur la chance, au gré du moment et du ressenti. Et le plus grave, ce n’est pas tellement, en soi, qu’on trahit l’écriture de Racine (pourquoi pas, si c’était plus beau comme ça ?) : c’est qu’en fait, chaque fois qu’on ramène de la prose au sein de l’alexandrin classique, je trouve ça moche ! Parce que ce prosaïsme ne fait qu’abaisser l’alexandrin vers nous, plutôt que ce soit nous qui nous élevions vers la beauté de l’alexandrin.

          1. Je n’ai évidemment pas eu la patience de vous lire en totalité. Pour l’argumentation je vous ai donné jadis assez de matière et je vois que vous m’avez mal lu. Vous ne connaissez manifestement pas les principes qui président à une recherche digne de ce nom. C’est très joli de la contester, alors à vous de fournir une matière concurrente. Trouvez-nous qui dirait le contraire. Mes goûts et préférences se sont formés sur des années de fréquentation des grands comédiens du passé (la base d’une recherche) et la confrontation avec tout ce que j’ai pu lire (du XVIIème à nos jours). Quand vous en aurez fait autant on pourra parler.

            1. Non, je ne pense pas, car “vous n’aurez évidemment pas la patience de me lire en totalité” ! Vos affirmations quant à votre propre expertise sont sujettes à caution, alors que vous continuez d’utiliser le mot “pied” pour décrire le syllabisme de la poésie française, ce qu’aucun connaisseur ou expert ne fait plus depuis plus d’un siècle. Si vous avez l’impression que je vous ai mal lu (je vous ai lu attentivement), c’est peut-être que vous vous êtes mal exprimé, or “ce qui se conçoit bien….” Et avec tout ça vous semblez postuler que je n’aurais pas une expertise équivalente… c’est bien audacieux ! Quand on tire à l’aveugle, on risque de se tirer dessus !

              Mais votre effort pour vous abriter derrière des “autorités” et l’injonction que vous me faites à exhiber les miennes (plus on en cite, plus on est blindé et solide !) est à nouveau cousue de fil blanc. Voltaire, Walpole, Boileau et Mme Simone vous ont l’air d’accord avec vos choix et préférences arbitraires, donc vous invoquez toutes ces autorités en défense et justification de vos choix et préférences arbitraires. Invoquez toutes les autorités que vous voulez, ça ne rendra pas votre argumentation plus solide, car l’arbitraire des uns ne justifie en rien l’arbitraire des autres, et je pourrais vous citer mille auteurs préconisant la saignée, ça n’en rendrait pas la saignée plus scientifique… ni souhaitable !

              Mais puisqu’il s’agit, n’est-ce pas, non pas d’argumenter, mais d’exhiber ses “références” comme d’autres comparent la taille de leur… besace, alors, tenez, je vous renvoie à ce que disent, sur le “pied”, la rime, la césure, l’hiatus, l’e sourd, toutes ces “Bibles” que sont : “Traité de Versification Française des origines à nos jours” de W. Theodor Elwert, Editions Klincksieck 1965 ; Frédéric Deloffre “Le Vers Français”, SEDES 1969 ; Gérard Dessons “Introduction à l’analyse du poème”, Bordas 1991 ; Michèle Aquien Dictionnaire de Poétique, Livre de Poche 1993 ; Michèle Aquien “La Versification appliquée aux textes”, Collection Lettres 128, Nathan Université 1993 ; David Ducros “Lecture et analyse du poème”, Armand Colin 1996 ; Jean-Louis Backès, “Le Vers et les formes poétiques dans la poésie française” Hachette Supérieur 1997 ; Jean-Louis Joubert, La Poésie, Armand Colin 1998 (“Dans l’analyse du vers français, malgré une confusion très ancienne, remontant à l’habitude de plaquer sur les phénomènes linguistiques français des outils empruntés aux grammairiens latins, le terme ‘pied’ est impropre, puisque ce sont des syllabes (et non de ensembles de syllabes) que l’on compte pour déterminer le type des vers”)… et je vous épargne les plus “trapus”, Benoit de Cornulier, Jean Mazaleyrat, Jean Molino et Joelle Gardes-Tamine.

              Il s’agit d’ouvrages qui se préoccupent de décrire et d’analyser comment le vers est fabriqué, pas forcément comment il doit être dit, même si l’un découle largement de l’autre et que la diction puisse largement se déduire de la fabrication (donner à entendre ce que Racine a écrit). Quant à l’art de la diction, même si sur certains plans je ne suis pas d’accord avec lui et que je trouve qu’il ne va pas assez loin (surtout dans son approche assez arbitraire des liaisons), je vous renvoie au petit ouvrage paru dans La Bibliothèque Gallimard en 2001, Andromaque commenté par Daniel Mesguich. C’est ce que je connais de plus intelligent et de plus convaincant sur la question.

              Et je vous renvoie même à Grammont, Petit Traité de Versification Française, première édition 1908 !!! “C’est donc fausser les vers construits suivant ces règles, qu’ils aient été écrits au Xe siècle ou au XXe, que de les dire sans prononcer scrupuleusement tous les e qui comptent dans le nombre des syllabes. Cette faute, il est vrai, est souvent commise aujourd’hui, même dans nos premiers théatres, où certains acteurs récitent les vers classiques comme si c’était de la prose contemporaine. On doit se garder de les prendre pour modèles, car ils détruisent par leur diction tout l’art que l’auteur a mis dans la forme de son oeuvre”. Ah… Grammont n’est pas d’accord avec Mme Simone…

              Il n’en demeure pas moins rassurant qu’au moins trois personnes au monde sont prêtes à s’écharper sur la diction de l’alexandrin. C’est que cette langue reste bien vivante… chez trois amateurs. Bien à vous.

              1. A votre bibliographie je préfère des ouvrages plus anciens pour la raison simple qu’ils sont plus proches de notre sujet. Croyant enfin marcher sur mes brisées vous revêtez finalement l’habit d’un pédant. Bon vent !

                1. Les petits esprits appellent en effet « pédant » un savoir dont ils ne disposent pas. Merci cher monsieur de cet intéressant échange.

                  1. Vous êtes un comique (si on est bien disposé). Je vous abandonne à votre mauvais goût et à votre refus d’apprendre.

                    1. Ah oui vraiment, la formule est heureuse ! Visiblement vous ignorez tout de ce qu’est un alexandrin (“un vers de douze pieds dont tous n’ont pas la même longueur”, vraiment ! Une chenille boîteuse, en quelque sorte… ), de la manière dont il se fabrique, des règles que Racine observe dans son écriture, de ce que ces règles l’obligent à faire.. et de ce qu’elle lui interdisent de faire… et vous me renvoyez à mon “refus d’apprendre” ! Pas étonnant que vous adoriez la façon de Marie Bell et ses sbires massacrent l’alexandrin racinien : vous n’entendez même pas qu’elle le massacre, ni en quoi elle le massacre. Racine aurait écrit en prose, pour vous et Marie Bell, ce serait pareil, vous aimez le prosaïque. Eh bien je préfère aimer le poétique, et je ne pense pas que la diction doive de toute nécessité trahir l’écriture, ni les comédiens trahir Racine…

                    2. Derechef, je père sévère (comme disait Lacan). Vous mériteriez d’être exposé à la honte en place publique. Ou alors le service psychiatrique.

                    3. Qui disait, déjà, que ne recourt à l’invective que celui qui n’a aucun argument ? Ah oui ! c’était moi.

                      Monsieur, nous SOMMMES, vous et moi, désormais exposés en place publique.

                      C’est un triste signe de la pourriture intellectuelle de l’époque, que même les vieux bonhommes comme vous se comportent désormais, dans le débat, comme la gent politique : on n’argumente plus, on insulte, et si possible en 125 signes.

                    4. Ah vous la voyez ? C’est qu’elle vient de se garer chez vous ! N’oubliez pas votre brosse à dents.

          2. Pour votre information, j’ai outre le film célèbre avec Marie Bell 2 autres audios de 1947 et 1953. J’ai aussi Véra Korène, Jacqueline Morane, Emmanuelle Riva, Ludmila Mikael, Silvia Monfort, Jacqueline Bir. Tout cela fut proposé sur ma page Facebook.

  3. Dans l’hypothèse où vous auriez un jour cédé aux sirènes des théories d’Edward Green, voici un mémorandum que j’avais rédigé pour un correspondant il y a 25 ans. 1. Sa méthode est mauvaise : on ne se transporte pas dans le passé comme dans un avion. Ce qui nous en sépare est incommensurable. C’est une illusion antiscientifique de croire qu’on peut le restituer exactement tel qu’il a été. Il faut partir du présent pour remonter jusqu’à lui.

    2. Il faut donc procéder de manière régressive : partir des témoignages les plus récents de la déclamation, notamment phonographiques, et rechercher, par ce qui nous en reste, ce qui s’accorde avec ce que les traités, les archives écrites, les témoignages des 17, 18 e et 19e siècles nous en disent.

    3. il ne faut pas présupposer que la déclamation s’est exprimée dans un seul style. La déclamation dans la tragédie et la déclamation dans la comédie sont deux choses distinctes. Pour s’en tenir à la déclamation tragique, les styles ont beaucoup évolué. Eugène Green présuppose qu’il n’existe qu’une seule manière de faire, qu’il appelle la “déclamation baroque” : c’est une absurdité. Entre 1640 et 1670 et entre 1670 (réforme racinienne) et 1730 (réforme de Le Couvreur) et de 1730 à 1770 (réformes concurrentes de Du Mesnil et de Clairon : voir Paradoxe sur le Comédien), plusieurs styles de déclamation se sont succédé, allant tous vers plus de “naturel”, c’est-à-dire se rapprochant progressivement de la conversation de cour et de salon.

    4. Il n’y a pas “une ” preuve qui frappe d’inanité les dires de Green mais un faisceau de preuves. Dans son bouquin sur la déclamation baroque, La parole baroque (2001), qui défie toutes les règles du travail scientifique (pas de bibliographie, pas d’inscription dans un champ précis de recherche, pas de discussion argumentée avec le reste de la recherche internationale, pas de références à la linguistique, la grammaire et à la prononciation historiques, même Ferdinand Brunot n’est pas cité !) , il se fonde pour commencer sur un seul texte, celui de Bénigne de Bacilly (La remarque curieuse de l’art de bien chanter, 1668)) qui ne porte même pas sur la déclamation mais sur le chant lyrique. Il ne croise pas ses sources et n’effectue aucun dépouillement systématique de celles-ci (traités, périodiques, correspondances, mémoires, etc.) pour contrôler ses hypothèses.

    Ainsi :

    – Il n’effectue aucun “périodisation” dans l’histoire de la déclamation. Or celle de 1640 diffère profondément de celle de 1680 et de celle de 1730

    – Il prétend que la “déclamation baroque” exprime le tragique avec passion et douleur et non avec emphase (http://www.altamusica.com/e… ) Or Voltaire (j’ai la citation dans mes papiers mais je n’ai pas le temps de chercher) qui n’était pas le premier venu et avait beacup enquêté auprès des contemporaines de Corneille, de Molière et de Racine, rapporte qu’il avait demandé, dans les années 1720, à l’une des interprètes de Corneille de lui réciter un des monologues de Pauline dans Polyeucte tel qu’elle le jouait du temps même de Corneille : par comparaison, dit Voltaire, notre déclamation (des années 1720) ressemblait à la lecture de la gazette à haute voix. Elle passait, ajoute-t-il, tous les vers au rabot d’une mélopée uniforme. On retrouve, tout au long du 17 et du 18e siècle des témoignages de cette déclamation « chantée » : c’est le mot qu’on employait. Le bafouillage de Green ne chante pas : il fait des « effets », sur le modèle d’une certaine interprétation du chant baroque apparue à la fin du 20e siècle et dont il s’inspire pour « sa » déclamation.

    – Il ignore complètement le traité majeur de l’abbé d’Olivet (http://gallica.bnf.fr/ark:/…, témoin capital du “siècle de la déclamation”. Il y formule en particulier les règles de prononciation de l’ “e” muet dont la fonction est, en s’effaçant, d’allonger la syllabe précédente comme on l’entend encore dans la déclamation des tragédiennes du 19e-20 e siècle (Sarah Bernhardt, Julia Bartet, Marie Bell) : « Toutes les fois que le e muet finit un mot où il est à la suite d’une autre voyelle, il allonge la pénultième ». Quant au “e lui-même il doit, dit Voltaire, produire alors le son d’un clavecin dont on vient de relâcher la touche, c’est-à-dire l’effet d’un son qui s’évanouit (Lettre à M. Deodati de Tovazzi, 24 janvier [1762] : Vous nous reprochez nos e muets comme un son triste et sourd qui expire dans notre bouche; mais c’est précisément dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers. Empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoire; toutes ces désinences heureuses laissent dans l’oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches.)

    D’Olivet établit toute une typologie des voyelles et des diphtongues longues et brèves en français, qui donne à la déclamation une variété, une souplesse dont l’ânonnement de Green est bien loin : il ne sait pas que, dans l’alexandrin, toutes les syllabes n’ont pas la même longueur, les acteurs du Français d’aujourd’hui non plus, d’ailleurs ! D’Olivet note même l’usage typographique de redoubler les consonnes pour marquer qu’une syllabe est brève. Green ignore aussi la technique du “déblayage” et surtout celle qui consistait à varier considérablement le rythme de la déclamation à des fins expressives. Il prétend encore (appuyé par Forestier dans son édition du théâtre de Racine dans la Pléiade) que les rimes dites normandes sont une invention du 19 e siècle : or elles sont définies, et sous ce nom, dès la seconde moitié du 17e siècle, par exemple chez Jean Hindret (L’Art de bien prononcer et bien parler la langue française, 1696) Sa prétention à prononcer les lettres finales des rimes masculines s’effondre en même temps.

    – Il ignore la prosopographie des grands tragédiens de l’époque qu’il prétend étudier et les archives et traditions écrites , nombreuses, qui s’y rapportent (Baron, Champmeslé, Duclos, Beaubourg, Le Couvreur, Lekain, Du Mesnil, Clairon, etc.)

    On n’en finirait pas avec les ignorances qu’Eugene Green a érigées en système. Tout ça était beaucoup plus souple et variable. C’est pourquoi on a très tôt tenté de “conserver” les traditions de déclamation. D’où la création, à la fin du 18e siècle du “conservatoire” et la persistance tout au long du 19e et du 20 e siècle des traces de cette déclamation. Green ignore les diverses “traditions de déclamation” qui se transmettaient de maître à élève avec une fidélité pointilleuse comme en témoignent les traités de Mauduit-Larive au début du 19e siècle, accessibles sur Gallica (ainsi Sarah Bernhardt qui avait eu pour maître Samson qui avait été aussi celui de Rachel et dont Molé avait été le maître, de l’école de Clairon plutôt que de Du Mesnil : voir Gerda Taranow, Sarah Bernhardt : The Art Within the Legend). C’est par l’archéologie patiente des vestiges vérifiables qui nous en restent qu’il aurait fallu commencer au lieu de se lancer dans une reconstitution purement fantasmée et largement idéologique (contre le style actuel de diction et le modèle de civilisation que Green croit y voir…) – c’est-à-dire à des fins de conviction personnelle, loin de toute méthodologie scientifique.

    1. Cher monsieur, c’est bien volontiers que je publie votre commentaire, qui nourrit la réflexion du lecteur, même si, quant à moi, ce que je préconise ne relève nullement de la reconstitution historique. Peu m’importe que les comédiens de Racine prononçaient, pour faire rimer, “Pyrrhussss” et “confusss”… ou “Pyrrhu'” et “confu'”. Car dire ou non les s finaux n’est pas esssentiel à l’alexandrin, mais ce qui est essentiel à l’alexandrin, c’est de faire rimer, c’est à dire produire le même son : usss et usss ou u’ et u’, mais sûrement pas “Pyrrhussss” et “confu'”. Idem pour “fils” et “ensevelis” ou “ravis”.

      Personnellement je dis “Pyrrhu'” et je m’étonne que tout le monde ne le dise pas, tant cela me semble une évidence. Car dit on une “sourisss poursuivie par un chat grisss et grosss” ? Pour “fils” c’est évidemment, aujourd’hui, plus délicat – mais qui a dit que la diction de l’alexandrin devrait être une partie de plaisir ? Et une Etude de Chopin aussi ? Doit-on dire (et disait-on chez les comédiens de Racine) “fi” ou “fissss”? Je n’en sais rien, mais ce qui m’importe, c’est que si l’on dit, aujourd’hui, “enseveli'”, on le fasse rimer avec “fi'”, et si l’on préfère dire “fisss”, qu’on le fasse rimer avec “enseveliss”. Il y a dans Carmen de Bizet, je veux dire de Meilhac et Halévy, quelque chose qui me fait penser qu’on disait, en 1875 encore, “fi'” :

      Et qui pour un bon fils
      Aura sans doute plus de prix…

      Je n’en tire aucune conclusion sur la prononciation de deux siècles auparavant. Mais ce qui est essentiel au vers, c’est la rime, c’est-à-dire que ça sonne pareil.

      Dans le même ordre d’idées il m’importe aussi – je ne sais pas comment faisaient les comédiens de Racine ou de Voltaire, mais aujourd’hui tout le monde s’en fiche – que l’on fasse rimer ensemble “voix” et “choix”, de même que “joie” et “Troie” – mais sûrement pas “voix” et “joie” : car ce ne sont pas, dans les règles de fabrication de l’alexandrin, les mêmes rimes, et pas les mêmes sons ! Les uns sont des rimes masculines, les autres des rimes féminines, et si l’on fait sonner tout pareil, on trahit cette alternance voulue par l’auteur et par la règle poétique. L’e final des rimes féminines est TOUJOURS un principe d’allongement de la dernière voyelle accentuée, alors que la dernière voyelle accentuée des masculines est toujours courte et claquante : “jwâââ'” vs “voix” (vwa)

      ….Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
      A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,
      Et pour montrer sa belle voix,
      Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

      Vous entendez la différence ?

      J’étends le raisonnement à tous les éléments constitutifs de l’alexandrin. Un alexandrin fait douze syllabes – pour peu qu’on prononce les diérèses, les synérèses et les e muets avant consonnes. Grâce à vous je sais que Fernand Ledoux s’en fiche, si ses élèves bouffent des e (madam’) peu lui importe, mais moi ça m’importe, et je soupçonne que ça avait une certaine importance pour Racine ! Le poète s’interdit l’hiatus (ou plutôt : les diktats de Malherbe les lui interdisent…), c’est à dire de faire suivre par un mot commençant par une voyelle, un mot se terminant par une voyelle (je simplifie un peu). Car le grand Malherbe (enfin il vint ! et vidi vici…) a décrété que ce heurt des voyelles, c’était moche. Et attention ! Pas moche pour l’oeil ! Moche pour l’oreille… Alors si le poète se les interdit (“j’ai été” – exclu ! “Moineau écervelé”, jamais ! “Il alla au palais”, anathème !), ce n’est pas pour les réintroduire par la fenêtre, en ne faisant pas les liaisons !

      (Et je vous passe l’affaire des deux hémistiches qui composent le vers alexandrin. Il y a un enjeu de diction (comme avec l’enjambement et le rejet) quand la syntaxe n’épouse pas exactement la forme.)

      Donc on pourrait montrer et démontrer que les comédiens de Racine faisaient comme çi, que les traités d’Olivet préconisaient de faire comme ça, et que Fernand Ledoux faisait encore autre chose : moi ce qui m’intéresse, c’est comment Racine a fabriqué son alexandrin. Et la seule chose – qu’on aime ou pas, peu importe – qui ne relève pas du bon ou du mauvais goût de tel ou tel (bon ou mauvais, le goût ne se discute pas, et celui de quidam vaut bien celui de lambda), qui ne soit pas subjective mais objective et incontournable, ce sont les règles suivies par Racine, Corneille, Molière pour écrire leurs alexandrins : douze syllabes, césure à l’hémistiche, pas d’hiatus, rimes, alternance de rimes féminines et masculines. Si le comédien ne fait pas entendre ça, peut-être que ce qu’il fait peut vous plaire, peut-être le préférez-vous comme ça et c’est bien votre droit, mais il ne donne pas à entendre l’écriture de Racine, voire il la trahit, il ne dit pas Racine, il dit “d’après Racine”…

      Finalement, c’est un peu comme les tempos métronomiques indiqués par Beethoven dans ses partitions. C’est tellement plus commode, pour les interprètes, de ne pas les observer ! Que d’imagination ils ont dépensée pour expliquer que ces tempos métronomiques étaient faux et injouables tant ils sont rapides ! “Beethoven était sourd et le tempo qu’on imagine dans son oreille interne est toujours beaucoup plus rapide”, “son métronome était fautif”, “il ne comprenait pas comment le métronome fonctionnait”, etc, etc. S’ils avaient dépensé ne serait-ce que le dixième de cette énergie pour faire en sorte que “ça marche” ! Et en effet, quand on fait l’effort de jouer Beethoven à ses propres tempos, et de comprendre la signification expressive de sa musique jouée à ces tempos, on s’aperçoit, en effet, que ça marche ! Les marches funèbres ont beau être funèbres, ce sont des marches ! les Allegretto dansent plutôt que d’être transformés… en marches funèbres, les Allegros pètent le feu. On le savait depuis Scherchen et Toscanini, Klemperer et Furtwängler nous l’avaient fait oublier, il a fallu les “baroqueux” pour nous le faire redécouvrir… Cela n’enlève rien au génie de Klemperer et Furtwängler, mais c’est “d’après Beethoven”…

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